Le plus petit des grands magasins |
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Marseille. Février 2012 Le plus petit des grands magasins retrace une partie de l’histoire du Roi du Bon Marché, un magasin très connu en son temps à Marseille. C’est une des modestes et intimes "histoires de Marseille". Certaines personnes ici présentes s’en souviennent, mais pour toutes les autres, je rappelle que le Roi du Bon Marché se situait à l’angle de la rue de la République et de la Grand Rue. Sa création remonte à la fin de la dernière guerre et il a fermé en 1985 ou 86. Il était tenu par deux frères : Albert et Maurice Stamati. La période dont je parle se situe en plein milieu des années 60, disons de 1965 à 1968, avec quelques flash-back sur la période de la guerre. L’action se déroule donc dans une période faste, ce que les historiens ont appelé « Les 30 glorieuses Témoigner, toujoursPourquoi ai-je écrit Le plus petit des grands magasins ? L’idée me trottait dans la tête depuis de nombreuses années. Il me semblait essentiel de raconter, de transmettre, parce que si je ne le faisais pas, une certaine façon d’être, de vivre, de travailler serait oubliée. D’une manière plus générale, je pense qu’une société qui ne cultive pas sa mémoire ne peut pas être libre. Il n’y a qu’à voir ce qui se passe dans les pays totalitaires où, à chaque fois, tout ce qui a trait au passé est rayé, autodafés de livres, censure, etc. Donc témoigner. Toujours, quand c’est possible. D’un point de vue plus personnel, au fil des ans, je m’interrogeais ; c'était une sorte de cas de conscience. Faire un devoir de mémoire. Dans ce mot "devoir", n’entendez pas une connotation péjorative, il y a bien une obligation, mais une obligation morale choisie, non imposée. "Devoir", comprenez, une responsabilité à prendre. L’idée de rendre hommage, de tirer un coup de chapeau à une famille, une manière de vivre, mais surtout à deux frères dont l’un Albert, était mon père. Mais j’hésitais, j’ai hésité longtemps… En même temps, je rencontrais, tout à fait par hasard, des gens qui me parlaient du Roi du Bon Marché et qui en parlaient avec la gorge nouée et les larmes aux yeux. Alors un jour, je me suis dit : « Bon, d’accord, j’y vais, je l’écris, à la première personne. » La décision prise, restait à savoir ce que j’allais écrire et de quelle manière le présenter. Et si je pouvais me permettre d’écrire ce récit d’une manière intimiste, c’est que j’avais travaillé dans ce magasin comme secrétaire pendant 7 ans.
Raconter, certes, tout en gardant le plus possible un œil neutre. Arriver à rester objective, relater les faits tels qu’ils s’étaient présentés, sans les enjoliver. Essayer de faire part de mon ressenti, d’être lucide, de rendre compte d’une manière honnête, sans complaisance pour moi ni pour personne mais en même temps arriver à faire passer la poésie, le charme et la joie que j’avais trouvés au Roi du Bon Marché. Me situer au plus près de la vérité, cela voulait dire que les personnages que j’allais mettre en scène, une fois encore y compris moi-même, ne seraient pas des femmes et des hommes irréprochables. Je voulais garder ce sens de la justice dans mon récit. Montrer les protagonistes sous leur vrai jour, avec le bon et le mauvais. Des petits défauts et des grandes qualités. La vie telle qu'elle était et telle qu’elle est. Par contre, j’ai préféré, pour la couverture du livre, la mention « Récit » à « Autobiographie ». Parce que n’est pas une autobiographie. Je me suis autorisée quelques légères libertés avec l’exactitude et la chronologie des faits. Comme j’ai pris la précaution de changer quelques prénoms de certains personnages secondaires, et même de changer carrément la personnalité et la physionomie de certains de ces personnages afin, en quelque sorte, de les préserver, tout en disant la vérité.
Un commerce populaireCe Roi du Bon Marché, ce commerce populaire, dans le bons sens du terme, c’est-à-dire qui a rapport au peuple, qu’avait-il donc de si extraordinaire ? À son heure de gloire, soit l’époque que je raconte, c’était en quelque sorte, une mini société dans la société. Ce négoce pouvait couvrir à peu près tous les besoins vestimentaires d’une famille. On y trouvait un rayon Enfants, un rayon Blanc, un rayon Lingerie. Il y avait un rayon Hommes et un Femmes, sans compter les étalages sur les trottoirs avec des articles d’appel, en promotion. Et 60 employés y travaillaient à temps plein et il n’était pas question de 35 h ! Les étalages étaient sortis le matin à 8 h 30, pour que tout soit prêt à 9 h à l’ouverture et c’était journée continue jusqu’à la fermeture à 19 h. Entre midi et deux, le personnel avait la faculté de choisir son temps d’arrêt et beaucoup choisissaient, sans états d’âme, de faire des heures supplémentaires. Mais ces employés travaillaient dans la tolérance, l’indulgence, la compréhension du genre humain et surtout dans une ambiance festive permanente ! Les patrons les traitaient d’égal à égal, savaient abolir les distances, ne se plaçaient pas au-dessus. Cela va de soi, ils étaient les patrons mais savaient aussi se mettre à la place de leurs employés, les remplacer s’il le fallait. Ils étaient les premiers arrivés et les derniers partis.
L'histoire de deux frèresCes fameux patrons étaient donc deux frères : Maurice et Albert Stamati. Albert qui était l’aîné s’occupait de la gestion, de la comptabilité, des échéances, des salaires. Maurice, le plus jeune, s’occupait des achats et se tenait à une des caisses du magasin, la plus centrale, celle du rayon lingerie. Il est pratiquement certain qu’ils n’auraient pas fait cette belle réussite l’un sans l’autre. Ils étaient totalement complémentaires. Mais alors me direz-vous quelle était la spécificité de ce commerce ? Et bien elle tenait à plusieurs conditions. Pour commencer, les conditions de travail : les employés étaient considérés comme des individus à part entière et non comme des numéros interchangeables. C’est-à-dire qu’ils avaient le droit d’être malades, de traverser des difficultés financières ou familiales. Dans la mesure du possible, les patrons les aidaient, n’étaient pas là pour les exploiter. A ce sujet, j’ai envie de souligner un fait que j’ai oublié de mentionner dans le livre : les frères Stamati ont été parmi les premiers patrons français à intéresser leur personnel aux bénéfices de leur entreprise. Pour en revenir aux conditions de travail, elles étaient tellement agréables, conviviales, qu’il y avait quasiment une liste d’attente pour être embauché au Roi du Bon Marché. Ce qui amenait le frère à faire embaucher sa sœur, la femme son mari, l’oncle le neveu ou la nièce… Quand on entrait au Roi, on était pratiquement certain d’y faire carrière, d’y rester jusqu’à sa retraite ! Ensuite, il y avait cette atmosphère de fête quasi permanente. Et celle-ci, il faut le reconnaître, tenait à la personnalité de mon oncle Maurice. Cet homme avait le don de faire rire, de ne pas se prendre au sérieux, d’inventer des blagues, de « galéjer » comme on dit à Marseille. Au Roi du Bon Marché, tout était prétexte à faire la fête. Les périodes comme la Noël ou encore l’Épiphanie où les gâteaux des rois circulaient à foison dans les rayons… mais aussi les anniversaires de l’un ou de l’autre. Il y avait aussi les fêtes improvisées. Par exemple, quand les recettes d’une journée avaient été très bonnes, juste avant la fermeture, les patrons offraient le champagne à tous les employés. Et aux clients qui se trouvaient là. L’été, il était normal que les employés traversent la rue pour aller s’acheter des glaces chez le pâtissier d’en face ! Imaginez un peu la même chose à l’heure actuelle ! Quitter son poste de travail pour aller s’acheter une glace et en ramener aux collègues par la même occasion. C’était exactement l’inverse de ce qui se passe aujourd’hui. Le stress n’existait pas, tout était prétexte à la rigolade et à la plaisanterie tout en conservant le sens du travail bien fait, du résultat et de la satisfaction du client. Vous me direz que c’était une autre époque mais je pense que ce n’est pas la seule explication. Il y avait chez tous, patrons et employés un vrai désir de faire au mieux de ses possibilités tout en laissant la place au sens de l’humain.
Les clients venaient au Roi comme s’ils venaient à la fête.Cela me fait penser à une courte expérience qui m’a amenée à travailler en 2001, en intérim, pour une grande enseigne internationale équivalente en taille au Roi du Bon Marché. Sauf que, pour une même superficie, comptez 10 personnes tandis qu’au Roi du Bon Marché 60 personnes étaient à votre service. Tout de suite, je me suis rendu compte que régnait dans ce magasin une discipline de fer, la responsable était aussi aimable qu’une porte de prison et les employées totalement stressées échangeaient à peine entre elles. Ne parlons pas de considération, inexistante, ni de sourire de la part de la direction, sourire devait être un mot interdit dans l’enceinte du magasin ! Mais ce qui m’avait le plus frappé, c’était surtout cette notion de service totalement disparue. Service à l’égard des clients, mais également service de la direction envers le personnel et vice versa. J’ai pensé : « Heureusement que je ne fais que passer ! » mais j’ai plaint le personnel obligé de travailler tous les jours de l’année dans une atmosphère aussi glaciale… qui plus est… à Marseille !!! À l’opposé, le Roi du Bon Marché, c’est une expression qui m’a été rapportée était, lui, « une fabrique de bonheur ». Les clients venaient au Roi comme s’ils venaient à la fête.
Un secret de polichinelle ? Voilà. Maintenant je voudrais aborder un point important du livre. Quand j’ai commencé à écrire, je ne savais pas vraiment où l’aventure allait m’entraîner. Mais très vite est venue une interrogation : laisser certaines zones d’ombre ou pas ? Et notamment la question de la religion, car mettre en lumière le Roi du Bon Marché, c’était mettre en lumière leurs deux patrons mais aussi leur famille respective. Or, l’autre particularité de ces familles était le mélange des religions. Un état d’esprit qui forcément avait un retentissement sur le négoce. Parce que vie professionnelle et vie privée étaient étroitement imbriquées. À savoir, les deux frères étaient juifs, mais non pratiquants, mon oncle avait même fait une sorte de conversion au catholicisme, ma mère était catholique. Seulement, régnait comme une sorte de loi du secret au sujet de cette judaïté. D’autant plus que le nom Stamati, en réalité d’origine grecque, était toujours pris pour un nom italien. Dans le fond, c’était un secret de polichinelle ! Dans la ville tout le monde savait. Mais enfin, nous sommes au 21ème siècle, peut-être qu’il faudrait enfin en finir avec la peur d’avouer et la politique de l’autruche. Dès que j’ai fait lire le manuscrit, avant qu’il soit publié, à de premiers lecteurs pour avoir leur avis, je me suis rendu compte que ce problème d’aveu de judaïsme n’engendrait aucune controverse. Bien au contraire, ils me félicitaient d’en parler si simplement. Et j’ai réalisé que la soi-disant révélation, n’était qu’une construction du mental ! Depuis quelques années, de nombreuses personnes parlent et même revendiquent tout à fait naturellement leurs orientations sexuelles, d’autres affichent sans problèmes leur appartenance à l’islam, à un courant catholique extrémiste ou une société secrète. Alors pourquoi continuer à cacher le fait d’être d’origine israélite ? J’ai pris la décision de le révéler aux lecteurs, comme une sorte de « coming out », parce qu’il me semble qu’un jour, il est nécessaire, et même salutaire d’assumer ses origines. Ne pas le dire aurait été comme être amputée. Je l’ai écrit dans ces pages : pour moi, cette double appartenance est ma plus grande richesse. Il me semble également que par les temps qui courent, cette tolérance, la démarche de ces hommes qui n’ont jamais cherché à imposer leurs croyances mais qui, au contraire, les ont faites cohabiter avec d’autres, peut servir d’exemple.
Ce type de commerce pourrait-il encore exister ?Je n’ai pas la réponse. Disons qu’à petite échelle, probablement oui, certains patrons peuvent encore privilégier des relations humaines. À grande échelle, je suis plus dubitative. À présent, il y a des cadences à respecter mais par contre, le plus souvent, la notion de respect vis-à-vis du client et la notion de satisfaction d’accomplir correctement son travail n’ont plus vraiment cours. Ce qui est sûr, c’est que l’écoute, la compréhension et la reconnaissance du travail d’un employé me paraît être la clef pour le bien-être, la « bonne production » d’un travail ; avec pour conséquence la bonne marche de l’entreprise qui ne pourra que croître. Et comme dirait ma fille, « quand il y a une mauvaise ambiance dans une boite, il faut voir qui la dirige, tout vient de celui ou celle qui est à la tête »…
Jeannine Anziani,
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