"Artiste lissière, Christel
Laché part en exploration autour et au coeur des plantes, avec pour seul
bagage, sa capacité
à se laisser surprendre.
Observant le monde végétal avec une infinie patience, elle construit des
oeuvres de fils alliant pérennité et plénitude. L’éphémère se retrouve
transporté dans
la durable tapisserie."
B.Wagner
(http://www.hermet-aveyron.com)

Aux origines
d'une passion
Filigranes
: Par quel chemin en es-tu arrivée à être lissière de basse lisse ?
Christel Laché
: Ma première réponse est une grande part de hasard ou de providence.
J'avais grand besoin de travailler et on m'a demandé de remplacer au
pied levé une femme qui faisait des stages de tissage dans une MJC. J'ai
accepté et j'ai appris très vite pour assurer cette tâche. C'était ma
première rencontre avec les fils. Petit à petit, j'ai gardé ce contact
avec les fils. Et je ne l'ai plus quitté.
Filigranes
: T'es-tu formée à ce métier d'art ?
C. L.
: Oui, mais beaucoup plus tard. Au début, j'ai tissé sur des métiers de
tisserand et très vite j'ai été limitée par le manque de possibilités
techniques pour dessiner tout en tissant. J'ai essayé plein de "trucs"
avec du papier millimétré, des systèmes D que je bricolais pour
permettre au fil de trame de quitter son "va et vient" horizontal et
essayer de mener une courbe ou un dégradé de couleur. Et puis, c'est un
petit peu le hasard qui m'a apporté la solution ou plutôt c'est Marie, à
qui j'expliquais mon travail. Elle a regardé et m'a dit "pour faire ce
que tu cherches, il faut faire de la tapisserie".
J'ignorais ce que c'était. Marie m'a envoyé des cartes postales de
tapisserie, qui m'ont permis de prendre connaissance de ce monde. Je
suis allée visiter les ateliers d'Aubusson, de Beauvais et ceux des
Gobelins. Quand je les ai découverts… c'était exactement ce que je
cherchais !
J'ai fait une demande pour une formation à Aubusson. J'ai été admise
pour une année scolaire. J'avais une telle boulimie que j'ai appris très
vite.
Avec la famille, c'était un petit peu compliqué : Jean-Pierre avait les
deux grands ici, en Aveyron, et moi les deux petites. Il me tardait de
rentrer. J'ai terminé mon projet à Pâques. J'ai dit au directeur que
j'avais l'intention de continuer chez moi. Il m'a donné immédiatement
mon diplôme, avec la mention très bien !
Haute lisse,
basse lisse
C. L. :
Pour aboutir à une tapisserie tissée traditionnellement en France il
existe deux outils : un outil vertical, comme aux Gobelins, et un outil
horizontal comme à Aubusson et à Beauvais. La lisse, cette petite boucle
de coton qui emprisonne chaque fil de chaîne, elle est haute sur le
métier vertical ; du coup on le nomme le métier de "haute lisse". Sur un
métier horizontal, la lisse se retrouve en bas, sous le métier, d'où son
nom de "basse lisse". C'est juste la présentation du métier qui fait la
différence.
L'an dernier, 22 lissiers étaient répertoriés en France par la Maison
des Artistes, mais tous ne sont pas déclarés là, comme les artisans. Les
artisans d'Aubusson par exemple, sont des hommes. Dans les années 60, il
y avait plus d'hommes que de femmes mais la profession s'est beaucoup
féminisée. Aujourd'hui, très peu de créateurs choisissent cette
technique pour s'exprimer. L'an dernier à Grenoble, sur 33
professionnels du fil, il y avait 2 lissières seulement

L'inspiration
ou l'observation ?
Filigranes
: Artiste ? Artisan ?
C. L. :
Les artistes sont ceux qui créent leurs dessins et leurs cartons. Les
artisans tissent à partir des dessins d'artistes.
Filigranes
: Où puises-tu ton inspiration ? Comment commences-tu ton travail ?
C. L. :
La motivation de mon travail c'est vraiment le végétal, c'est un monde
que j'aime beaucoup, pour lequel j'ai toujours eu un intérêt. Je trouve
ce monde très beau depuis longtemps, bien avant les fils. Déjà dans le
jardin de mon père quand j'étais petite, j'essayais de dessiner les
fleurs. C'est quelque chose qui me poursuit depuis très longtemps. J'ai
mis du temps pour joindre mon intérêt pour les fils et mon intérêt pour
dessiner les plantes. Au bout d'un moment, c'est devenu plus qu'un. Au
départ, l'intérêt de mon travail c'est vraiment le monde végétal. Le
début d'un travail de tapisserie c'est un travail d'observation d'une
plante ou d'une partie d'une plante.
Filigranes
: "Observer", en quoi cela consiste-t-il ?
C. L. :
J'aime bien passer du temps dans mon jardin. C'est un contact régulier,
saisonnier. C'est comme un appel. Une plante que je vais trouver très
belle, je vais essayer de la dessiner pour garder une trace de cette
beauté éphémère. Je commence à la dessiner comme tout le monde la voit,
sans me poser de questions, je ne sais pas trop où je vais avec mes
crayons de couleur. L'aquarelle c'est pour la maison parce que c'est
difficile, il faut être bien installé. Je la trouve belle, je la dessine
et au fur et à mesure que je la dessine, je suis étonnée de ce que je
vois. Je vais essayer de trouver une réponse à mon étonnement, comment
cette forme est passée à une autre, qu'est-ce qu'il y a à l'intérieur,
etc.

Filigranes
: Que se passe-t-il ensuite ?
Je range toutes mes "docs" par famille ou par plante. Au bout d'un
moment, il apparaît quelque chose qui appartient uniquement à cette
plante-là et je vais essayer de mettre en image ce qui lui appartient à
elle seulement. J'entends par "image" mon projet peint soit à
l'aquarelle, soit à la gouache. J'ai longtemps travaillé comme cela.
J'essaie de construire une image, un récapitulatif de ce que j'ai
observé.
Écrire (1) Les
annotations
Filigranes
: À quel moment, l'écriture intervient-elle ?
C. L. :
Dans mes observations, il y a beaucoup de dessins, de croquis, quelques
relevés de couleurs et quelquefois un petit bout de la plante réellement
dessiné, la plupart du temps accompagnés de mots. Je précise avec des
mots tout simples, mon trait n'étant pas tout à fait juste, alors je
corrige avec des mots : "un peu plus de galbe là", et puis les questions
que ça me pose. Je note sur la même feuille ce qui me vient : mes
étonnements, mes incompréhensions. Par exemple : "pourquoi le lys
martagon retourne-t-il son fruit, partie galbée vers le ciel, comme une
montgolfière, alors que la loi de la pesanteur appellerait plutôt la
partie gonflée vers le sol ? Quel étonnant équilibre entre les forces du
ciel et celles de la terre ! Et nous, êtres humains, comment
sommes-nous, qui sommes-nous entre terre et ciel ?"

Filigranes
: Quelles sont les
étapes de cette écriture d'accompagnement ?
C. L. :
D'abord, le dessin d'observation, la mise en images de ce que je
souhaite montrer, de ce que j'ai compris de la plante. Et après il y a
le carton. Je prépare le carton. Certaines images restent en aquarelle
et d'autres vont être des tapisseries.
Filigranes
: Comment fais-tu tes couleurs ? En ce moment, tu travailles dans une
gamme de rouges. Je suis étonnée par la grande variété des nuances.
C. L. :
Pour le travail que je suis en train de faire il n'y a qu'une couleur,
le rouge, par contre c'est du rouge dégradé qui part du presque noir au
presque blanc. On va d'un extrême à l'autre, mais ce n'est que du rouge.
Quand j'ai terminé mon aquarelle, je vais à Aubusson voir le teinturier
et on essaie tous les deux d'imaginer les couleurs pures dont je vais
avoir besoin. J'ai acheté vingt couleurs pures qu'il me fabrique. Le fil
de trame comporte quatre brins de laine. En jouant avec différents fils
de différents tons, je vais agrandir la gamme de couleur, la multiplier
; là j'ai fabriqué 68 tons, seulement dans la gamme des rouges.

Filigranes
: Le carton ?
C. L. :
Le carton : c'est un gros morceau, un gros travail. En fait,
c'est un plan qui va me permettre de traduire mon aquarelle ou ma
gouache en tapisserie avec le fil. J'y note toutes les décisions,
comment je vais m'y prendre avec mes fils pour tel dégradé, pour cette
courbe, pour rendre ce volume, etc. J'imagine comment je vais m'y
prendre avec mes fils pour tel rendu.
Le carton, je l'écris à dimension de la future tapisserie, je l'accroche
sous les fils, et c'est ce qui me servira de guide. C'est mon guide
impératif, j'en ai absolument besoin parce qu'en tissant sur une toute
petite partie à la fois il ne faut surtout pas oublier l'image globale.
Le carton est donc absolument indispensable, mais je n'en suis pas
prisonnière. Parfois, ce que j'ai imaginé ne me convient pas dans la
réalité du tissage. Il me manque un dégradé, ou je suis passée trop vite
d'un ton à l'autre, donc mon carton est un guide indispensable, mais je
le corrige sans cesse. C'est un témoin, pour ne pas déformer l'image,
mais je ne le respecte jamais à la lettre.
Tissage
C. L. :
Mon geste au niveau des fils ? C'est sûr que tisser est un geste d'une
répétition incroyable : on a les fils pairs, les fils impairs, séparés,
puis on glisse les fils de couleurs, c'est un geste très répétitif. Il y
a quelque chose de similaire avec le temps qui s'écoule. C'est ponctué,
mais à la fois les formes et les couleurs ne sont jamais les mêmes,
pourtant la ponctuation est toujours la même. Le temps qui s'écoule...
les jours se suivent, mais ce n'est jamais la même chose. Il y a quelque
chose d'équivalent dans le fait de tisser.
Écrire (2) Les
livres
Filigranes
: Écrire, annoter… Est-ce que tu utilises l'écrit à d'autres moments
encore ?
C. L. :
Pour rendre mon travail accessible à un plus grand nombre, je rassemble
observations, croquis, aquarelles et projet de tapisserie dans des
livres. La tapisserie, c'est un monument de travail ! C'est complètement
décalé par rapport au temps d'aujourd'hui. Du coup ce sont des objets
très difficiles d'accès.
Au niveau de l'image, ce n'est pas toujours évident. Les gens qui ne
connaissent pas ce travail comprennent-ils d'où elle vient et pourquoi
je l'ai faite ? J'ai eu envie d'expliquer pourquoi je me suis intéressée
à telle image. Dans les livres, j'ai raconté comment je m'en approchais,
et pourquoi je m'arrêtais à cette image-là. C'était un petit peu
difficile parce que l'image me suffisait, mais pour la rendre plus
accessible j'ai dû expliquer. Difficile mais à la fois ça m'a éclairée,
ça m'a confortée. J'ai plutôt peur des mots : ils peuvent être trompeurs
ou lumineux et éclairants ! La première perception des plantes n'est pas
mentale, elle est sensitive. La tapisserie permet une incarnation
visuelle ; les mots permettent une incarnation mentale. Cette
incarnation par les mots m'ont assurée un peu plus, m'ont confortée dans
mes envies de travailler avec, autour, au cœur du monde végétal.
Filigranes
: Expliquer, transmettre, faire comprendre, mettre en mots tes images…
C. L. :
Du fait que je doive mettre en mots ce que je fais pour mes livres,
l'écriture m'a permis de concrétiser et clarifier. J'adhérais à une
image, mais je ne savais pas dire pourquoi j' y adhérais complètement.
Au départ quand j'observe, je ne sais pas où je vais. Les mots m'ont
permis d'expliquer pourquoi je m'arrête à cette image. Cela m'aide à
donner corps à une perception et à y adhérer d'autant plus.
L'animation
Filigranes
: Tu joues un rôle important dans l'animation, avec les enfants, avec
les adultes handicapés. Pourquoi ces choix ?
C. L. :
Pour plusieurs raisons : d'abord, j'ai toujours aimé le contact
avec les enfants. Ensuite, pour vivre d'une activité comme celle de la
tapisserie, il m'a fallu réfléchir à comment m'en sortir, comment
c'était possible d'investir tant d'heures de travail sans savoir si un
jour ou l'autre je serais rémunérée.
J'ai choisi de monter des projets pédagogiques avec différents publics.
Quand je viens avec les fils, les couleurs c'est relativement facile
avec les enfants ! J'y trouve un équilibre. Je fais un métier de
solitaire : quand j'observe les plantes je suis toute seule, quand je
dessine je suis toute seule, quand je peins je suis toute seule, quand
je tisse... je n'ai pas envie d'oublier les êtres humains. Ça
m'équilibre. Et pédagogiquement, j'ai appris énormément.
À toutes les erreurs j'ai trouvé des solutions immédiates,
techniquement, très rapidement, dans l'instant. Quand tu as huit
personnes, au Centre d'Aide par le Travail (CAT), et qu'un problème est
posé, il faut répondre . Ça m'a appris à lire une situation pour trouver
très vite une solution. Techniquement, pédagogiquement, humainement, ça
m'a fait progresser énormément. Socialement, c'était très sympa de
terminer avec des expositions. Ça me plait bien d'aller dans la société
avec mon savoir-faire.
L'aléatoire
Filigranes
: Y-a-t-il une place pour l'aléatoire dans ta création ?
C. L. :
Les frontières sont très fragiles. Ce que je suis en train de réaliser,
je l'ai vu à la lunette binoculaire. Mais effectivement ce n'est pas
exactement ça. J'essaie d'avoir un travail très près du réel. Ça me
plait comme ça ! Ce que je vois est très beau, de toute manière ce que
j'aurais à dire serait tellement moins beau que ce que je vois ! En
fait, je n'y arrive pas vraiment, je ne fais qu'une approche de ce que
j'ai vu. On pourrait dire que ma part de création est dans ce que je
n'arrive pas à faire.
Une
philosophie de la vie
Filigranes
: Comment cet art se tisse-t-il avec ta philosophie de vie ? Je pense à
"trame, chaîne, lien, nouer, renouer..."
C. L. :
À partir du monde végétal et de ce que j'observe, j'élabore une
certaine philosophie. Ça me convient très bien. Par exemple, la première
tapisserie que j'ai faite sur les coquelicots, cette façon que les
coquelicots ont de disparaître, pour moi c'est un modèle philosophique :
la mort et la vie c'est la même chose, on peut y être joyeux, on ne peut
pas distinguer l'une sans l'autre, et on peut y être en dansant
joyeusement. Je m'en fais ma propre philosophie.
Je n'ai aucune prétention, ce n'est pas de la Philosophie" avec un P
majuscule, ni même celle du végétal. Je ne me permettrais pas de lui
faire dire des choses qu'il ne dit pas, mais pour moi ce sont des choses
qui me conviennent. Au niveau de la vie et de la mort, tous les végétaux
disent cela. Si je devais parler comme un végétal, mourir c'est
impossible, inimaginable. Au mieux on pourrait dire "mourir à" : la
fleur meurt au fruit, le fruit meurt à la graine, etc. Mourir c'est
inimaginable.
Filigranes
: En jouant avec le micro, le macro, la coupe... tu nous fais prendre
conscience qu'il y a de l'humain dans le végétal ou du végétal dans
l'humain, du vivant en quelque sorte…
C. L. :
Les frontières entre ces différents mondes végétal, humain, animal,
cosmique, minéral, ne sont pas fermées. J'ai une émotion forte devant
l'image d'un détail de fleur de coquelicot ou encore dans son bouton :
on ne sait plus si c'est une image organique, viscérale ou végétale ! De
même devant l'organisation des graines de concombre : du végétal on
bascule dans le cosmique ou la cellule. Quel que soit le monde auquel on
appartient, la vie nous traverse et nous met en mouvement…
Cet entretien a été mené par
Christiane Lapeyre et Claude Ollive.
Conques, juin 2010.
