"Corps palimpseste"
"Ce qu'il y a de plus profond en nous, c'est la peau"
Paul Valéry
Notre meilleur ami, notre plus fidèle prison, notre interface au monde, en un mot : notre corps, sera ici le sujet élu. Il est possible de le considérer de mille manières, dessus et dessous ; dedans et dehors ; avant et après, du spirituel au matériel et réciproquement.
L’examen butte d'emblée sur cette barrière souple et protectrice, la peau ! Elle résiste aux égratignures, écorchures, griffures, et se souvient des caresses, des baisers. Elle vit, mais ses transformations nous échappent le plus souvent, comme nous échappe le mystère de cette enveloppe qui grandit en même temps que nous, qui est soumise à l'entropie et pourtant garde la mémoire de notre mêmeté.
La tentation est grande d'assimiler cette surface finie à une page. Tatouages voulus ou subis, cicatrices, rides, blessures visibles ou secrètes, autant d'écritures insolites, à même la peau. Chacune de ces traces engendre une histoire, est le support d'un souvenir. Celle-ci a suscité la honte et le désir d'effacement ; celle-là est portée avec fierté ; telle autre restera à jamais invisible, sauf aux yeux intimes.
À l'œil exercé de qui sait lire l'ancien sous le nouveau, le corps révèle toutes les chroniques du monde : la naissance, la maladie, la pureté, le déclin, le devenir, les strates du temps, les ancêtres, le visage, le paysage, l'injustice, la limite, l'affolement, la fragilité, les empreintes, la peur, la résignation, le langage, le foudroiement, les étapes de la vie…
Ces métamorphoses remontent à la surface, se donnent à lire dans l'épaisseur. Mais seul celui qui a éprouvé la meurtrissure dans sa chair en connaît le poids et sa voix est comme un appel.
Qu'avions-nous donc à prouver pour faire ainsi corps avec notre corps et nous considérer comme des parchemins ? Cette métaphore a-t-elle ouvert sur l'écriture ? Avons-nous décelé une identité ancienne ou toute nouvelle ? Pour chacun des auteurs, les couches discrètes du texte ont-elles transparu en filigrane ?
Il reste au lecteur à le discerner.
Odette et Michel Neumayer
Carnoux, le 21 juin 2009