
(...)En somme, le " tous capables ! " non pas comme donnée de nature, mais comme conquête, comme acte de rupture, comme cassure avec soi- même. Disons le mot : une conquête difficile. Difficile pour l'éducateur sans aucun doute - mais davantage encore pour l'enfant ou l'adolescent, pour l'autre, qui doit s'arracher à sa médiocre mais confortable fatalité, pour s'inventer des chemins de détour d'abord inimaginables. Le "tous capables ! " suppose toujours comme des travaux d'Hercule quelque part, dont le premier (et le plus malaisé) est de penser dur comme fer, malgré l'expérience vécue de mille ratages accumulés, qu'on finira par y arriver. C'est pourquoi le " tous capables !" ne signifie nullement 100% de réussite, là, tout de suite. Ici et maintenant : le facteur temps en est une composante essentielle. A la condition toutefois que je m'emploie à me servir des échecs prétendus comme tremplins d'analyse ouvrant sur de nouveaux détours. A condition que je m'approprie le rapport dialectique complexe entre ma certitude du " tous capables ! ", mes non-réussites provisoires, et mon obstination, mon labeur, et mon imagination créatrice. L'Important, même si j'échoue encore quelque part, c'est de savoir qu'il ne sera jamais pour moi - pour personne - de domaine interdit ni de champ d'exclusion. Bref, s'il faut définir ce qu'est pour nous l'Egalité, c'est assurément de l'égalité des potentialités qu'il s'agit. Des potentialités qui ne deviennent des faits de réalité que si j'en décide ainsi, et m'engage dans une bataille sans merci contre un moi-même fataliste - une bataille où c'est moins un diplôme que j'ai à gagner que ma dignité d'homme à construire sans cesse. L'Egalité, c'est de faire en sorte que pour chaque homme, l'homme ça sonne fier, comme disait Gorki.
Henri BASSIS, Revue DIALOGUE N°63 Avril 1988
Groupe Français d'Education Nouvelle